L'année
2006 marque le trentième anniversaire de la fondation de Béthanie,
le centre de rencontres spirituelles établi par le père
Alphonse Gœttmann et son épouse Rachel, venus à
la Tradition orthodoxe par l'intermédiaire de ce grand passeur
entre Orient et Occident que fut K. G. Dürckheim. Un lieu d'accueil
non-confessionnel, conçu essentiellement pour faire connaître
et vivre l'expérience de la Présence, tout en prenant
en compte la dimension corporelle. Et, soutenant ce projet d'accueil
et de partage, une communauté orthodoxe d'hommes et de femmes
- qui témoignent ici -, s'efforçant de faire ensemble,
au quotidien, l'expérience spirituelle des préceptes
de l'Évangile, dont les journées sont rythmées
par le travail et deux pratiques essentielles : la méditation
hésychaste et la louange..
N'oubliez
pas que cette terre magnifique où vous séjournez ici-bas
est née d'une Pensée du TrèsHaut. Votre propre
pensée peut donc maintenant en aménager une parcelle
pour en faire un "jardin de Dieu", un Béthanie où
votre Maître pourra Se reposer, un endroit où Il pourra
amener ses amis, ses pauvres et ses déshérités,
afin de S'entretenir avec eux et de leur procurer du repos. »
Quand
Alphonse, prêtre orthodoxe et Rachel son épouse ont créé
Béthanie, il y a de cela maintenant plus d'un quart de siècle,
ils ne connaissaient pas ce message du livre Dieu appelle, reçu
dans les années trente et noté, parmi 365 autres, à
la date du 18 décembre, jour anniversaire de Rachel...
Et cependant,
c'est bien ce qu'a été Béthanie dès le
tout début. Qu'on y vive en communauté ou qu'on y suive
un accompagnement temporaire, Béthanie est un lieu où
faire silence, se poser ou se reposer pour reprendre des forces spirituelles,
écouter une parole transformante, mais surtout, vivre l'expérience
de la Présence. « Le centre du centre de Béthanie,
dit Rachel, c'est la présence du Christ. »
Naissance
de Béthanie
Tous deux
engagés dans la catéchèse auprès des lycéens,
Rachel et Alphonse ont rapidement senti que. dans la Tradition de
l'incarnation qui est la leur, un verbe qui ne s'incarne pas, qui
ne s'expérimente pas de la façon la plus concrète
et immédiate possible, reste sans lendemain. Ils y ont vu l'explication
de cette hémorragie de tant de jeunes, dans les années
soixante-dix, qui allaient chercher en Orient ce qu'ils ne trouvaient
pas dans leur tradition. Or, et le père Alphonse insiste là-dessus,
« notre tradition a une dimension contemplative, méditative,
qui fait aussi une place au corps et tout ce que l'on va chercher
parfois tellement loin existe bel et bien chez nous ».
Faire
connaître et vivre cette dimension à d'autres. que ce
soit dans une vie communautaire ou par le biais de sessions est ce
qui a présidé à la fondation de Béthanie.
La recherche
d'un lieu idéal a pris quelques années et, après
divers tâtonnements, s'est portée sur Gorze, non loin
de Metz, en Moselle, une cité construite autour d'une abbaye
aujourd'hui disparue mais qui a été le berceau du chant
grégorien. C'est sur cette terre de moines et de prière,
dans l'ancien prieuré Saint Thiébault jusque-là
utilisé comme ferme, que l'implantation de Béthanie
s'est faite, guidée par la présence spirituelle de saint
Rémi, sainte Thérèse d'Avila et de Mgr Jean de
Saint-Denis, restaurateur de l'orthodoxie occidentale. « La
naissance de Béthanie a été miraculeuse, n'a
pas peur de dire Rachel, un lieu voulu par Dieu et béni par
Dieu. »
Pour restaurer,
sans un sou en poche, ce lieu dévasté par des années
d'usage agricole, sans plus aucun arbre ni oiseau, il fallait effectivement
que l'Esprit Saint, par ses serviteurs cités plus haut, s'en
mêle, guidant vers les bonnes personnes aux bons moments. «
Pendant des années, raconte le père Alphonse, nous avons
fait les choses successivement : réfection du saint des saints,
toiture, chauffage, fresques de la chapelle... et les dons arrivaient,
au franc près, pour financer les dépenses. C'est l'histoire
en dessous de l'histoire, montrant combien nous sommes portés.
»
Aujourd'hui,
Béthanie est un ensemble de bâtiments accueillants, harmonieusement
disposés au sommet d'une colline, au milieu des champs : le
bâtiment de la communauté avec la chapelle, celui des
sessionnistes, avec la grande salle de méditation, la salle
à manger, les chambres... le chalet d'Alphonse et de Rachel,
ceux des couples de la communauté. Encore aujourd'hui - les
sessions organisées ne permettant que d'assurer le quotidien
- l'aide arrive toujours quand il le faut pour les travaux d'aménagement.
Récemment, Alphonse et Rachel se sont vu proposer des bancs
pour harmoniser les sièges de la chapelle.
Une communauté
de vie au service de Béthanie
C'est
donc là que, petit à petit, la communauté a pris
corps. Les premiers à s'y installer ont été LouiseMarie,
la sueur de Rachel, et son mari et la communauté a évolué
depuis vingt-cinq ans, selon les années. Il n'y a pas de voeu
pris, mais engagement qui se renouvelle d'année en année.
Pour certains, il s'est agi d'une étape de vie, pour d'autres,
venus dès le début ou plus tard, l'engagement s'est
toujours renouvelé. Ils sont quinze aujourd'hui, cinq couples,
deux bébés et trois moniales, ils ont déjà
été plus de trente dont de nombreux enfants. La dimension
de liberté est importante. Ils sont tous là par choix
et, chacun insiste sur cela, pour vivre une expérience d'amour
au quotidien, sans se payer de mots mais en se frottant au jour le
jour à ce que le père Alphonse et Rachel appellent «
un grand combat spirituel ».
Incarner
l'amour, suivre le Christ, se donner les moyens de vivre Sa parole
en s'appuyant sur une tradition plusieurs fois millénaire,
expérimenter la joie, la paix et l'amour, profondément...
c'est ce qui les a tous amenés ici. Tous se sont sentis inspirés
par le modèle d'amour incarné par Alphonse et Rachel
au quotidien. Même si ceux-ci s'en défendent et s'en
remettent à la grande tradition judéo-chrétienne
qui offre effectivement les moyens de ce cheminement spirituel, les
membres de la communauté le savent bien : ce sont eux, en tant
que personnes humaines incarnant cet amour, qui les ont touchés,
interpellés au plus profond d'eux-mêmes et les ont faits
se mettre en marche à leur tour.
«
Ce qui a fait que j'ai vraiment voulu vivre ici, dit Barbara, une
des moniales, c'est que j'ai senti chez le père Alphonse et
Rachel que l'enseignement est vécu et n'est pas seulement des
belles paroles, que le Christ est vraiment au centre de leur vie et
qu'ils présentent cette vie en Christ d'une façon tout
à fait abordable et Joyeuse.»
Pascal
trouve dans le vie à Béthanie « un accomplissement
», Carole, son épouse, la possibilité de vivre
la Présence, Nathalie la façon de vivre la mission dont
elle rêvait plus jeune : « Le missionnaire panse les plaies
des passions des hommes. Ici je savais que j'allais, avec le Christ,
extirper les passions en moi et tout le travail que l'on fait à
l'intérieur de soi-même inonde le monde entier et est
bénéfique aux autres. Ici ce qui m'a touchée,
c'est de sentir que la mission est vraie, c'est-à-dire que
les personnes qui transmettent le Christ, vivent ce qu'elles disent.
» José, son mari, ajoute : « Je suis heureux d'être
là pour la vie qui est donnée, pas l'existence, mais
la Vie, donnée à moi et à ceux qui viennent.
Voir les fruits que porte ce lieu expérimental est une joie.
Et cette joie m'aide à passer les difficultés, car ce
n'est pas sans difficulté, c'est comme une forge ici, il s'agit
de cracher ses scories pour que le métal devienne pur. Et je
me laisse travailler autant que mes faiblesses me le permettent. »
Rachel
le souligne, « c'est une communauté de vie au service
de Béthanie ». Les couples et les moniales ne forment
pas une communauté repliée sur elle-même mais
ouverte, dédiée au partage et à l'accueil de
l'autre, qu'il soit un visiteur ou un participant à une session.
Celui qui vient le voit et le perçoit immédiatement.
Il se sent accueilli, c'est-à-dire regardé et vu dans
la profondeur de son être. C'est cette reconnaissance qui le
fait se sentir ici comme à la maison, sûr que la porte
du chalet de Rachel et Alphonse ne peut que lui être ouverte,
que son banc de méditation l'attend à la porte de la
chapelle et que sa place est réservée à la table
de la salle à manger. « Tu es ici chez toi. » Ce
seront les mots de Rachel au moment du départ, accompagnés
d'un rire cristallin et d'une embrassade vraie.
La force
de la communauté
La journée
à Béthanie, qu'il y ait une session ou non, est encadrée
par ce que le père Alphonse appelle les deux piliers de leur
pratique : le silence et la louange. « Nous nous inscrivons
dans cette grande lignée de la tradition de la méditation
depuis les Pères du désert, cette pratique de l'hésychasme
- qui veut dire silence, quiétude - et nous croyons à
cette autre dimension profonde de la tradition qui est celle de la
louange, de l'action de grâces gratuite. » À sept
heures, la communauté se retrouve donc à la chapelle
pour une heure de méditation et de chant des laudes, et à
dix-huit heures trente pour une heure de méditation et de chant
des vêpres. Pour Louise-Marie, ce rythme des offices communs
est un des grands soutiens que permet la vie communautaire : «
C'est parfois difficile pour moi, la nuit, je me dis que le lendemain
je resterais bien au lit. Mais non, je me lève parce que je
sais que j'ai rendez-vous avec mes frères, là-bas, que
le Seigneur nous attend, alors je sors facilement du lit. »
La matinée,
après le petit déjeuner pris en commun, est consacrée
aux travaux communautaires, vaisselle et pluches pour tous puis, chacun
en fonction de ses talents : l'administratif, la cuisine - communautaire
ou de grand groupe lorsqu'il y a session - l'entretien des bâtiments
ou le jardin, et, pour Alphonse et Rachel, le courrier, l'écriture,
l'accompagnement des membres de la communauté ou de personnes
extérieures. Le repas de midi est pris ensemble et l'après-midi
est réservé à des activités plus personnelles
: rendez-vous particuliers, courses diverses, cours de chant ou de
musique, pratique de la sagesse du corps animée par Carole,
gestion du « souk » de Béthanie - petit stand de
vente d'objets achetés à des associations humanitaires
et revendus au profit des plus démunis -, réunion du
groupe les Baladins, conduit par Nathalie, réunissant des chanteurs
de la communauté ou de l'extérieur et qui réalise
des animations chantées dans les maisons pour handicapés
des villages voisins, peinture d'icônes... Les moniales, quant
à elles, se retrouvent également pour chanter à
sexte et à none. La semaine est aussi rythmée par des
activités hebdomadaires, ménage communautaire, répétition
du choeur, célébration de la Divine Liturgie. Le mercredi
est la journée de liberté puisque le dimanche est souvent
pris lors des sessions. Les membres de la communauté sont en
vacances par roulement quinze jours en janvier et quinze jours en
septembre. Le soir, après l'office, chacun se sépare,
le repas n'est pas pris en commun mais en famille, les couples se
retrouvent, les parents vivent en famille avec les enfants, on accueille
un ami, un parent, avec qui partager un repas, une soirée.
Tout cela participe à l'équilibre de vie global qui
est fait à la fois de joie d'être ensemble et d'intimité.
Chacun
des membres de la communauté en témoignera à
sa manière, celle-ci est un lieu d'expérimentation en
même temps qu'un lieu de vérification. « Pour moi,
la vie communautaire est une grande grâce, dit Nathalie. C'est
là que j'ai commencé à apprendre à me
connaître auprès des personnes les plus différentes
de moi. Si l'on reste avec les personnes auprès desquelles
il n'y a pas de difficultés, certaines portes ne s'ouvrent
jamais. Très tôt, je me suis rendu compte au contact
de ces personnes, de ce que j'étais capable de penser et d'être.
Cela m'a renversée, j'ai pu aller au plus profond et ouvrir
mon coeur à la différence. »
«
La vie communautaire, ajoute José, est sans cesse un lieu de
vérification et d'authenticité de ce qui se passe pendant
les sessions : « Les gens viennent recevoir un enseignement
où ils sont mis en route vers l'expérience de leur propre
profondeur et leur questionnement a une part de réponse lorsqu'ils
disent : c'est faisable puisque eux, dans cette communauté,
le vivent déjà depuis tant d'années. »
Rachel, qui aime les exemples concrets, ajoute : « Prenons la
jalousie, ne pas envier les dons de l'autre, mais s'en réjouir,
accepter que le talent de l'autre soit un partage des dons de Dieu,
un enrichissement. » La communauté, parce qu'elle multiplie
les miroirs en réunissant dans un même lieu et autour
d'un même but diverses personnes, un face à face avec
quelqu'un, comme un miroir qui me renvoie mes pensées et m'oblige
à les examiner, à les orienter. C'est un lieu d'exercice
sans lequel je serais resté libre d'une fausse liberté,
celle de prendre ce qui m'arrange et de refouler le reste. Il y a
eu beaucoup de rébellion chez moi au début, mais j'étais
conscient qu'il me fallait ce lieu d'exercice, un lieu authentique,
où on ne fasse pas semblant. »
«
La force de la communauté, dit Louise-Marie, c'est qu'elle
nous rend vraiment unis. Ce n'est pas seulement être attentifs
et pleins d'amour les uns pour les autres. C'est aussi tout ce que
nous pouvons fournir ensemble, que ce soit vis-à-vis des sessionnistes,
du travail communautaire. C'est être portés, par un même
but, dans tout ce que nous entreprenons, des toutes petits choses
comme les pluches quotidiennes, aux plus grandes, comme la préparation
des fêtes et des agapes.»
Pour Alphonse
et Rachel, la communauté est aussi est ce catalyseur qui oblige
à regarder ce que nous préférerions ne pas voir
justement...
Mais,
comme le fait remarquer Nathalie : « Il faut des anciens qui
aient la sagesse, sinon une communauté ne peut pas vivre en
étant un témoin et peut devenir vraiment un lieu de
mort et non de vie. Il faut un don et beaucoup de sagesse et de discernement
pour accompagner une communauté. » Rachel le formule
en ces termes : « Je ne peux donner à l'autre que ce
que j'essaie de vivre moi-même. »
Béthanie
: lieu de renaissance
Le père
Alphonse aime rappeler le passage de l'Évangile de Jean où
Jésus dit à Nicodème qu'il lui faut renaître.
« Pour moi, dit-il, Béthanie est d'abord un lieu où
renaître, une sorte de baptistère où essayer de
se plonger dans la vérité qui nous est offerte par l'Évangile
et ouvrir un chemin d'une radicale nouveauté. » Ce chemin,
Alphonse et Rachel tentent de l'ouvrir également au plus grand
nombre par l'organisation de sessions.
«
Le primat de l'expérience sur la parole est essentiel dans
notre vision, dit le père Alphonse, le Verbe doit devenir chair
et donc s'expérimenter. Si bien que ce qui est fondamental
dans les sessions est l'expérience de la rencontre possible
qui passe toujours d'une part à travers la méditation,
d'autre part à travers les offices où la louange s'exprime,
piliers des pratiques communautaires également. »
Les sessions
ont, en plus, leur contenu propre : « Méditation et sagesse
du corps », pour découvrir la voie du silence et la richesse
de l'instant présent ; « La prière de Jésus,
prière du coeur », pour ceux qui ont fait du Christ leur
maître. Puis, des sessions plus « ascétiques »
de travail sur soi et ses dépendances : les sessions sur les
passions, le pardon, la guérison des maladies de l'âme
qui permettent un désencombrement du coeur, la levée,
comme le précise Rachel de « ce qui empêche, dans
notre foi, de venir au Christ, de ce qui fait obstacle aux épousailles
divin-humaines ». D'autres sessions sur la pratique de la louange
ou des mantras chrétiens permettent également d'expérimenter
la Présence, de commencer ou de renforcer un chemin de transformation.
Comme
le rappelle Rachel : « Nous sommes appelés à devenir
des christophores, des porteurs du Christ, le sens de notre vie, c'est
la divinisation. » Et le père Alphonse ajoute «
Il nous faut découvrir ce qui empêche l'éveil.
Si nous nous regardons en effet vraiment, nous voyons que nous sommes
de grands endormis, plongés dans une espèce de semi-conscience,
et encore ! Les grands textes le disent, saint Paul aussi : "Réveillez-vous".
C'est la même terminologie qu'en Inde, éveil, illumination.
Il s'agit de découvrir une plénitude à cette
vie qui, autrement, n'en est pas une. » Et il s'agit aussi,
pour beaucoup, d'habiter et de réhabiliter les mots du christianisme
par l'expérience concrète. « Nous avons des siècles
de morale sur les épaules, dit le père Alphonse, tout
est connoté en ce sens, or il ne s'agit pas de cela. »
« Et, ajoute Rachel, dans la prière de Jésus Seigneur
Jésus-Christ, fils de Dieu, aie pitié de moi pécheur,
il faut entendre les mots pitié et pécheur, non dans
un langage intellectuel mais expérimental. Aie pitié
veut dire sauve-moi, délivre-moi de tout ce qui m'attache et
me fait mourir, et pécheur veut dire moi qui ai trahi l'amour,
et non moi qui ai fait des choses condamnables. »
C'est
par ces expériences que la transformation peut se faire, profonde,
libératrice, génératrice de la joie qui, pour
le père Alphonse, est « le fruit, par excellence, de
l'esprit. Joie qui est amour quand je l'apporte à l'autre et
paix profonde quand elle est ma stabilité intérieure
».
Les membres
de la communauté en témoignent. Carole raconte comme
elle ressent très fortement, dans les lieux même, la
présence d'une énergie particulière lors des
sessions sur le pardon, et plus encore sur la prière de Jésus.
Barbara se sent encouragée quand elle voit les visages rayonnants
des participants en fin de session, José, au cours de sa première
session à Béthanie, se souvient avoir vu les autres,
et s'être senti lui-même, ressusciter, retrouver joie,
espérance et force intérieure. « Que de retournements
vécus », s'exclamera Rachel.
L'orthodoxie
le choix du coeur
Rachel et Alphonse ne sont pas orthodoxes d'origine, mais, avant même
de se rencontrer, ils se sentaient l'un et l'autre attirés
par l'orthodoxie, pratiquaient la prière de Jésus, aimaient
les icônes. Quand ils ont, chemin faisant, découvert
l'orthodoxie occidentale et la splendeur de sa liturgie, ils ont su
que c'était cela qu'ils avaient toujours cherché. «
Ce que nous voulons, explique Rachel, c'est, au sein de l'orthodoxie
occidentale - et c'est un choix que nous avons fait - accueillir tous
ceux qui viennent en étant à la fois dans un respect
infini de ce qu'ils sont et dans la profondeur de nos racines. »
Sur leur route, et assez tôt, ils ont rencontré Karlfried
Dürckheim, qu'ils considèrent toujours comme un de leurs
pères spirituels. C'est lui qui les a encouragés à
entrer dans l'orthodoxie, qui leur a fait comprendre l'importance
de l'expérience, et son primat sur la parole, ainsi que l'importance
de la prise en compte du corps dans un cheminement spirituel.
Si les
personnes qui viennent à Béthanie sont pour la plupart
catholiques, parfois protestantes ou juives, le plus souvent, leur
séjour à Béthanie, non seulement ne les détourne
pas de leur foi d'origine, mais la clarifie et la renforce. Certains
se sont convertis, par choix personnel et non par un quelconque prosélytisme
de Rachel et Alphonse. « Nous ne faisons rien pour cela, dit
Rachel, nous sommes nous-mêmes ancrés dans notre tradition
et c'est ce qui convient aux personnes qui viennent. Ils nous sentent
solides dans notre tradition et respectueux de leur chemin. Étant
donné ce que nous transmettons les gens ont besoin de cette
solidité, mais ce ne sont pas des canons qui enferment mais
des canons qui font vivre. » Le père Alphonse rajoute
« C'est dans la mesure où nous avons le courage d'être
nous-mêmes que l'autre arrive à se situer. »
La plupart
de ceux qui se sont convertis sont bouleversés par la beauté
de la liturgie. « Ce qui me plaît dans l'orthodoxie, dit
Barbara, c'est l'amour de la beauté, la recherche de cette
beauté - qui est l'image du Seigneur - dans les offices, les
icônes. Cela me nourrit. » Gabrielle, la seconde moniale,
insiste quant à elle sur la proximité de l'enseignement
avec celui des origines, des Pères du désert. Les membres
de la communauté le ressentent, chacun à sa façon,
l'orthodoxie comble tous les sens, la vue, l'ouïe, l'odorat,
la beauté de la liturgie les touche et les nourrit, corps,
âme, esprit, les prend dans la totalité de leur être
incarné. Il y a parfois quelque chose de sensuel dans leur
façon de l'évoquer. « C'est au niveau du goûter
et du sentir que l'orthodoxie m'a ému et mis en mouvement,
dit José. Cette tradition m'a semblé d'emblée
porter beaucoup
de joie avec ses offices très chantants, de paix à travers
ses pratiques de méditation et de sagesse du corps. »
L'apport
particulier de Rachel et Alphonse, c'est effectivement cette réintégration
de la dimension corporelle dans le cheminement spirituel. «
En Occident, dit le père Alphonse, nous avons oublié
le corps. Avec Dürckheim, nous avons redécouvert l'importance,
dans une anthropologie vraie, du corps, le corps comme chemin. Dans
notre tradition, Dieu, en s'incarnant, a pris un corps pour aller
vers l'homme et Il m'invite donc à aller vers Lui dans le corps
que je suis. »
La prière
de Jésus par exemple est posée dans une assise corporelle,
sur le souffle et dans un rythme permettant d'aiguiser l'attention
et la vigilance. Mais c'est aussi d'une façon bien plus quotidienne
et générale que le corps a sa place dans un cheminement
spirituel. « Le corps que je suis, expression chère à
Dürckheim, devient un chemin à travers le moindre geste,
rappelle le père Alphonse. C'est pour cela que nous prions
avant un acte aussi matériel que manger, parce que nous ouvrons,
en réalité, une célébration et que manger
est un acte sacré si je veux bien communier au Créateur
qui se trouve dans les créatures, qu'elles soient céréales,
légumes...
D'où
l'importance ici, à Béthanie, de la vaisselle, des pluches,
du balayage parce que le geste, dès lors qu'il est conscient,
est transfigurant. Le moindre geste habité me met en contact
avec le Divin et c'est le processus de spiritualisation, de divinisation
dont nous avons parlé. Le corps dit glorieux, on le voit dans
l'Évangile lorsque le Christ, après la résurrection,
rejoint les disciples pourtant enfermés dans une maison, est
un corps qui a acquis les caractéristiques de l'esprit, qui
n'est plus lié par le temps et l'espace ».
«
Dans un contexte simple, complète Rachel, mon geste, lorsqu'il
est habité, ne sera plus le même, mon regard, ma parole
ne seront plus les mêmes, mes cinq sens vont réagir différemment,
c'est cela aussi le corps glorieux, c'est à travers mon corps
et c'est très concret. »
Cette
redécouverte de l'importance du corps bouleverse bien des êtres
dans leur façon d'être. « Des blocages dus aux
blessures se laissent enlever par ce travail sur le corps, dit Gabrielle.
Au début, pour moi, la méditation, c'était déjà
habiter mon corps, parce que je me suis rendu compte que je ne le
sentais même pas. La méditation est donc aussi un chemin
de réunification. » Barbara y voit, quant à elle,
un moyen « d'expérimenter de façon tangible le
Seigneur. C'est incroyable de sentir par exemple que le pardon peut
se vivre corporellement, qu'il peut y avoir un lâcher prise
dans les épaules, au niveau du plexus, surgissant en parallèle
avec ce qui se passe au niveau de l'âme.»
Les exercices
de sagesse du corps, tels que Rachel ou Carole les font pratiquer,
sont des mouvements simples, accompagnés ou non du souffle
et de sons. Ils permettent de reprendre conscience du corps - partie
par partie, peau, muscles, organes internes - de ces lieux désertés
par notre conscience, lieux d'oublis, de blessures enfouies, de surcharges
inutiles, que le temps a anesthésiés pour que l'être
survive mais qui se rappellent parfois à notre mémoire
par la maladie, le malêtre, les tensions. « À aucun
moment nous ne quittons notre corps, nous sommes en chemin par le
corps, ce qui manque, c'est la conscience, dit le père Alphonse
». Se centrer, s'enraciner, sentir son corps, c'est déjà
retrouver ce port d'attache dans l'instant à partir duquel
la vraie vie peut commencer à être goûtée.
Béthanie
: la « contemplaction », terreau des épousailles
intérieures
Dans la
tradition chrétienne, Béthanie est la maison de Marthe
et Marie, symboliquement l'action et la contemplation. Béthanie
d'Alphonse et de Rachel se veut le lieu de l'expérimentation
possible d'une « contemplaction ». « Le Christ ne
reproche pas à Marthe d'être active, il lui demande d'être
Marie tout en étant active, de rester au pieds du Maître
tout en travaillant, dit le père Alphonse. Nous le disons toujours
aux sessionnistes : la religion est ce qui met les offices en marge
de l'existence, un peu le matin, le soir et le dimanche. Alors que
c'est tout le contraire, la méditation et les offices sont
les hauts lieux pour apprendre à rester dans cette attitude
de conscience ouverte à la pré sence du Christ toute
la journée, quoi que nous fassions.
Notre
conviction est que le christianisme n'est pas une religion nouvelle,
mais la présence du Christ en tout et partout - et pas uniquement
aux offices ou lors des méditations. Comment réaliser
cela, ne pas quitter le chemin ? Il s'agit d'éveiller la conscience
à cette réalité de l'instant, de l'instant à
chaque instant. C'est cela Marthe et Marie. »
C'est
dans cette « contemplaction » que se construit la base
de notre être, ce que Rachel appelle les épousailles
en nous, du masculin et du féminin. « Nous ne sommes
pas vraiment nous-mêmes tant que nous sommes dans la division
du masculin et du féminin, explique Rachel. Si c'est l'énergie
masculine qui domine, la femme se comporte en homme, et l'homme soit
est dans la violence soit devient femelle, sans structure, sans engagement.
Il faut que le féminin ait sa juste place en chacun, qu'il
soit homme ou femme. C'est le rôle de la femme d'éveiller
en l'homme le féminin parce que c'est là que nous portons
tous le germe divin qui doit grandir en nous. L'homme est un être
dans le faire et c'est dans le silence, l'accueil et l'écoute
qu'il peut construire le féminin de son être et orienter
de manière juste son énergie créatrice. L'homme,
pour la femme, est la structure, il est porteur du Verbe juste, il
est créateur, c'est sur lui que la femme doit pouvoir s'appuyer
en étant fière de lui, de sa force et de son courage.
Il y a donc bien toujours Marthe et Marie, l'action et la contemplation,
mais dans des épousailles intérieures. Le but du mariage
n'est pas d'abord les enfants biologiques mais bien celles-ci. Et
plus j'épouse mon énergie masculine et mon énergie
féminine, plus je suis en épousailles avec celui qui
est en face de moi. Même si c'est un combat, on sent bien que
ce n'est pas irréalisable. »
«
Nous avons perdu cela aussi en Occident, ajoute le père Alphonse,
cette mystique du couple commune aux chrétiens du premier millénaire.
Dans un chemin vers la sainteté, le couple n'a rien à
envier au monachisme. C'est pour cela que nous réservons aussi
des sessions pour les couples. Et quelle joie à Béthanie
lorsque des gens avouent: nous étions venus pour apprendre
à méditer et nous avons vu que l'amour existe et qu'il
est possible de l'incarner. »
Béthanie,
lieu où nourrir ce qui guérit - l'amour incarné.
Béthanie, lieu où expérimenter l'union de l'action
et de la contemplation, où goûter au silence, à
la beauté des chants, des visages aux regards limpides, à
la simplicité de l'accueil et du partage... Plus tard encore,
le père Alphonse ajoutera : « Au fond de toute réalité,
il y a l'amour, et l'amour c'est Dieu, c'est cela la révélation
biblique. Quand on regarde le Christ, Marie, les saints, ils sont
la simplicité même. C'est une loi spirituelle, plus on
approche de Dieu, plus tout devient simple. L'âme est d'une
complexité énorme, l'esprit est simple. »
À
Béthanie, l'âme se repose de sa fatigante complexité
en côtoyant des êtres en chemin vers la simplicité,
vers l'esprit ; et elle s'ouvre elle aussi, si elle le désire
vraiment, à sa propre profondeur qui est joie, amour et paix.
Pour aller
plus loin
Alphonse et Rachel Gœttmann sont les auteurs de nombreux livres.
Sources
Janvier/Février 2007
Pour
aller plus loin :
Béthanie - Prieuré Notre-Dame
et Saint-Thiébault
57680 Gorze - tél. 03 87 52 02 28
centre.bethanie@wanadoo.fr
www.centre-bethanie.org