Prier
:La quête de sens, la philosophie et même
la sagesse occupent aujourd'hui livres et revues...
Mais qu'est-ce donc que la sagesse ?
Bertrand
Vergely : Il y a deux grands types de sagesse : une
sagesse négative fondée sur la finitude et le désespoir,
et une sagesse positive fondée sur la spiritualité et
l'émerveillement. Fondamentalement matérialiste, la sagesse
négative, actuellement à la mode, vise au désenchantement
et au détachement. Très marquée par un certain
scepticisme, elle se résume à accepter notre finitude
-notre mort- ainsi que l'absence de toute transcendance, de toute réalité
durable, de toute vérité dépassant le plan des
cinq sens. Ce qui revient en gros à consentir à vivre
"pour rien", en faisant de ce "pour rien" une ouverture
sur le plaisir immédiat et donc une "libération".
Cette sagesse négative n'est pas complètement inutile,
car il est important de se débarrasser de certaines illusions,
liées notamment à la vie sociale (richesses, honneurs,
etc.). Mais elle est triste également, si ce n'est nihiliste
et désespérée, puisqu'elle renvoie l'homme à
son néant.
Et
la sagesse positive ?
Sagesse
de Dieu dans le Christ, elle passe aussi par une libération des
illusions propres aux vanités humaines. Mais la prise de recul
découle cette fois d'un émerveillement venu d'En haut,
pas du désespoir. Sa racine est une joie liée à
la compréhension qu'on n'a pas encore tout vu de la vie, la vraie,
celle de Jésus qui dit: "Je suis la Voie, la Vérité,
la Vie". Goûter aux promesses, inespérées,
du spirituel nous détache en effet tout naturellement des choses
limitées d'ici-bas. Car la véritable sagesse n'a jamais
été fondée seulement sur le doute, mais sur la
foi, c'est-à-dire la confiance dans la réalité,
divine et infinie dans son essence. La véritable sagesse n'est
donc pas une résignation triste du type "c'est la vie...
il faut bien être philosophe... ".Telle qu'elle est comprise
par les Pères de l'Église, la sagesse est au contraire
une illumination créatrice qui découle de la rencontre
du Christ.
Pourquoi
?
Parce
que rencontrer le Christ, c'est vivre en relation avec la double dimension
qui le caractérise, à la fois divine et humaine, transcendante
et historique. Lui, "par qui tout a été fait",
incarne en effet le mariage entre le visible et l'invisible comme la
relation entre Dieu et l'homme. Ce qui renvoie à la circulation
des énergies infinies du Père, manifestées dans
le visible pour que le visible aille vers l'invisible. Idée résumée
par saint Irénée et toute la patristique par le célèbre
"Dieu s'est fait homme pour que l'homme devienne Dieu". Ce
mouvement de circulation du haut vers le bas et du bas vers le haut
est la vie même du cosmos. Faire la rencontre du Christ, "Dieu
fait homme", signifie donc faire l'expérience que l'homme
et Dieu sont inséparables dans le devenir du monde.
C'est voir le visible comme invisible et l'invisible comme visible,
ce qui est un émerveillement sans fin, le coeur de la véritable
sagesse et la floraison de toute vertu. Oui, chaque fois que je m'émerveille
devant la profondeur du visible, je rencontre le Christ dans la chair
de ma propre existence.
Comment
se traduit cette sagesse chrétienne dans notre vie ?
Je
distingue ici deux "étapes" de la sagesse. La première
relève à la fois de l'illumination -c'est-à-dire
de la connaissance- et de la dynamisation - c'est-à-dire de l'énergie.
C'est le "baptême" de la réalité divine,
à la fois inouïe et... toute proche. Avant cette expérience,
dans notre état ordinaire, nous ne sommes pas encore dans la
véritable réalité, mais dans la frustration liée
à la perte de l'essentiel : nous fonctionnons "en dessous"
de nous-mêmes. Nous devons donc nous plonger dans l'incroyable
potentiel divin et humain qui découle de notre nature fondamentale,
blessée par le péché mais guérie par le
Christ.
Et
la deuxième "étape" ?
C'est
la réalisation personnelle et quotidienne de ce potentiel, qui
s'exprime alors dans toutes nos dimensions (corps, âme et esprit)
par l'apparition de l'attitude juste et des différentes vertus.
Peu à peu, la tempérance, la force, l'humilité,
etc. éclosent en effet d'elles-mêmes pour harmoniser nos
relations et nos entreprises. Équilibre entre nous, le cosmos
et Dieu, cette sagesse se concrétise enfin sur le plan collectif
en imprégnant la médecine, la science, la morale, l'économie,
la politique, l'écologie... qu'elle relie au sens.
Auriez-vous
un exemple personnel ?
L'expérience
de la sagesse nous permet de découvrir des énergies inconnues
présentes dans notre corps, qui sont source d"auto-guérison"
de nos souffrances et d'harmonisation du masculin avec le féminin.
En fait, l'illumination spirituelle éveille notre créativité
et notre fécondité, ce qui nous met dans un état
de découverte et d'émerveillement permanents. Cet émerveillement
crée l'attention et l'attention nourrit l'émerveillement:
c'est le "cercle vertueux" de la croissance intérieure
qui conduit au bonheur.
L'attention ou contemplation, c'est bien ce qui nous manque le plus
dans notre état ordinaire ; pourtant, c'est bien elle qui mène
à l'attitude juste et à la "vie bonne". L'homme
sage, en effet, ne se conforme pas par l'effort et la contrainte à
un ordre extérieur à lui, mais adhère librement
à sa vraie nature, humano-divine. Tout s'ouvre alors, comme une
promesse qui nous dit : "N'arrête pas d'apprendre, de découvrir
les trésors qu'il y a en toi et hors de toi". Si l'on enseignait
plus cela, combien pourraient à terme guérir de leurs
maladies de l'âme - "passions", déséquilibres
psychologiques, frustrations -, qui sont autant de sources de violence.
Comment
parvenir à une telle ouverture ?
Je
parlerai d'abord d'un modèle où j'ai vu vivre cette sagesse
au quotidien : le Mont Athos (Grèce), qui m'accueille presque
chaque été depuis trente ans. Avec mes frères moines,
j'y ai découvert le rythme liturgique, qui est à la fois
intérieur, collectif et cosmique. Véritable bain de prière,
ce rythme de sagesse, de force et de beauté est la méthode
spirituelle du chrétien ainsi que le mystère et la sagesse
irremplaçables de l'Église. La grâce des sacrements
nous y vivifie en nous libérant de la peur et des fausses images
de Dieu comme de nous-mêmes. Nous sommes alors naturellement portés
vers notre vrai travail de témoignage: être attentifs à
l'incroyable potentiel de l'homme, ce qui permet à cette richesse
de se déployer, librement, sans violence, et de féconder
le monde.
Quelle
place tient ici la prière ?
Une
place fondamentale, puisque c'est elle qui relie l'homme aux énergies
divines en les invitant à venir s'établir chez lui. Tout
être qui entre véritablement en prière en fait l'expérience
: celle d'un bonheur intense, qui est aussi équilibre et sagesse.
Le poète allemand Novalis en a l'intuition en disant que la philosophie
(étymologiquement, l'amour de la sagesse) "est une grande
prière". Oui, l'essence de la vie humaine est liturgie et
prière un appel à ce que les forces divines pénètrent
en nous pour mieux rayonner dans le monde. C'est pourquoi l'homme a
soif de la prière, vers laquelle il est intrinsèquement
orienté et qui seule le libère et l'accomplit. Voilà
le caractère essentiel de la vie mystique, qui est à la
fois le coeur de l'existence et son sommet: devenir icône comme
le Christ lui-même, l'axe où s'épousent le visible
et l'invisible. C'est une étreinte fulgurante et sublime où
tout passe, tout circule, tout se fait. Là, conformément
au "Priez sans cesse" de Paul, chaque action, chaque pensée
devient prière. Une promesse fantastique pour notre avenir, individuel
et collectif !
Propos
recueillis par Eric Vinson
article paru dans le N° 262 de juin 2004
de la revue Prier