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Prière
de Jésus: prière du coeur
« Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu,
aie pitié de moi pécheur ! »
Préface
de Mgr Kallistos de Diokleia
«
Soyez
en paix avec votre âme pour que le Ciel et la terre soient en paix
avec vous. Pénétrez hardiment dans le trésor caché
au fond de votre être et le Ciel s'ouvrira à vos yeux. La
seule porte d'entrée du Ciel et de la terre se trouve là,
il n'y en a pas d'autre. L'échelle qui mène au Royaume est
enfouie au fond de l'âme; fuyez le péché, plongez
au fond de votre être, et là, au fond de votre âme
vous découvrirez les échelons qui vous permettront de commencer
votre ascension » nous dit saint Isaac Le Syrien.
St
Isaac nous rappelle qu'au fond de notre être se cache un trésor
qui est d'une ampleur et d'une diversité inégalées.
C'est un lieu de bonheur et d'émerveillement, un lieu de gloire,
le lieu d'une triple rencontre : avec nous-même, avec Dieu et avec
notre prochain. « Le Royaume de Dieu est au milieu de vous »
(Luc 17.21).
«
Pénétrez hardiment » nous exhorte St Isaac, mais où
donc trouver la clef d'accès à ce royaume du coeur?
Une
clef d'accès est la Prière de Jésus, l'invocation
du Saint Nom. Ce moyen en est un parmi tant d'autres. La prière,
comme dialogue personnel et vivant entre Dieu et l'homme, revêt
des formes multiples; chaque homme est libre, chaque homme est différent,
et dans la prière chacun accède à la Sainte Trinité
d'une façon propre et unique. De ce fait je ne me permettrais pas
de prétendre que la Prière de Jésus est « la
meilleure voie », moins encore quelle serait « la seule voie
» ; tout ce que je puis en dire c'est qu'« elle en a aidé
un grand nombre, elle m'a aidé, et, peut-être, pourra-t-elle
vous aider aussi ».
Malgré
notre tendance à considérer notre époque comme une
ère de sécularisation et d'apostasie, il est surprenant
de constater que la Prière de Jésus est probablement pratiquée
aujourd'hui par un plus grand nombre de personnes qu'elle ne le fût
jamais. Si jusqu'à peu elle était pratiquée exclusivement
dans un certain nombre de centres monastiques, sa pratique s'est généralisée
aujourd'hui et elle est chérie par un nombre croissant de chrétiens
dans le monde. La Prière de Jésus est devenue précieuse
à notre époque grâce à sa souplesse et à
sa tolérance. C'est une prière de tous les temps. Elle nous
fait accéder aux mystères suprêmes de la contemplation
tout en étant simple et directe. Elle ne requiert pas de savoir
spécial, ni de préparation complexe, et à l'adresse
de quiconque souhaite s'y engager, nous dirons : « Commencez tout
simplement! C'est la prière de l'ermite et du solitaire, mais aussi
celle que l'on offre dans les moments de tension, dans le bruit, dans
les temps de distraction - surtout dans les moments de douleur, physique
ou mentale - lorsque d'autres formes de prière sont impossibles.
C'est pourquoi l'invocation du Saint Nom est devenue la prière
de choix pour notre « époque angoissée ». Plus
encore, c'est une prière « passerelle », une prière
oecuménique, une prière qui a une longue et riche histoire,
commune aux chrétiens coptes, grecs et latins; elle fait partie
du patrimoine commun à tous les chrétiens, elle est un outil
puissant dans l'oeuvre de réconciliation.
Que
faut-il entendre exactement par « Prière de Jésus
» ? Il s'agit, en principe, de toute invocation brève, fréquemment
répétée, mentionnant le Nom de Jésus - le
nom humain donné au Fils de Dieu par Sa Mère Marie et Son
père nourricier Joseph lors de sa venue au monde à Bethléem,
ce Nom qui signifie qu'Il est le Sauveur (Matthieu 1.21). Dans l'Église
Orthodoxe la Prière de Jésus se formule généralement
comme suit : « Seigneur Jésus Christ, Fils de Dieu, aie pitié
de moi pécheur». Il s'agit en l'occurrence d'une combinaison
de deux prières des Évangiles : la prière de l'aveugle
Bartimée sur la route de Jéricho « Fils de David,
aie pitié de moi » (Luc 18.38) ; et la prière du publicain
« Mon Dieu, aie pitié du pécheur que je suis »
(Luc 18.13).
La
Prière connaît également un certain nombre de variantes.
Souvent le dernier mot « pécheur » est omis chez les
uns, d'autres s'expriment au pluriel : « aie pitié de nous
», soulignant par là que nous sommes sauvés, non pas
individuellement mais en communion les uns avec les autres en tant que
membres de l'Église unique. Aux différentes étapes
du parcours spirituel, de nombreuses personnes peuvent trouver une formule
abrégée mieux adaptée à leurs besoins «
Seigneur Jésus Christ, aie pitié de moi », «
Seigneur Jésus, aie pitié », ou tout simplement «
Seigneur Jésus », ou encore « Mon Jésus ».
Mais la simple répétition du seul Nom « Jésus
», pratique répandue pendant le Moyen Âge occidental,
est assez rare dans la pratique orthodoxe, sans y être pour autant
méconnue. Cependant, la majorité des orthodoxes estiment
que le seul Saint Nom est par trop lourdement chargé, trop emphatique,
et mérite d'être « dilué » dans d'autres
mots. Il y a pourtant un élément qui demeure constant dans
toutes ces variantes, c'est la présence du Nom de « Jésus
», qui constitue la partie essentielle et déterminante de
la Prière de Jésus .
La Prière de Jésus est utilisée principalement de
deux manières : de façon régulière ou en mode
libre. La Prière de Jésus « régulière
» implique un lieu et un espace de temps spécifiques pour
l'invocation du Nom, elle s'inscrit dans notre prière quotidienne
structurée. La manière « libre », c'est de la
pratiquer à n'importe quel moment de la journée, à
un moment qui serait perdu sans elle : pendant notre toilette, le nettoyage,
la vaisselle, nos déplacements, dans une file d'attente, en temps
de crise, durant nos insomnies. Ainsi l'on introduit la présence
vivante de Jésus dans tous les instants, dans tous les lieux et
dans toute action. L'on peut voir alors tout en Dieu, et Dieu en tout;
le monde entier est vu comme un sacrement. La Prière de Jésus,
répétée secrètement dans notre coeur peut,
par exemple, nous aider à mieux écouter et conseiller les
autres. Sa concision et son immédiateté la rendent particulièrement
efficace quand la colère ou des pensées impures montent
en nous.
Jamais
ne devrait-on considérer la Prière de Jésus comme
une simple « technique » ou une « méthode »
extérieure qui produirait presque automatiquement un résultat.
Il ne s'agit aucunement d'une technique mais d'« un style de vie
», pour reprendre l'expression d'Alphonse et de Rachel Goettmann.
Réciter mécaniquement la Prière de Jésus risque
précisément de nous faire tomber dans le vain « rabâchage
» contre lequel le Christ nous met en garde (Matthieu 6.7). N'invoquons
pas le Nom de façon accidentelle ou inconsidérée,
mais avec attention et dans un amour compatissant. La Prière de
Jésus n'est pas une incantation rythmique mais une confession de
foi consciente en Jésus Christ comme Fils de Dieu et Sauveur. Et
cette foi englobe toute notre vie : elle présuppose l'appartenance
à l Église, la participation régulière aux
sacrements de la confession et de l'eucharistie, l'obéissance à
un père ou à une mère spirituels, des actes pratiques
d'amour compatissant à l'égard des frères. Mais que
dire alors de ceux qui pratiquent la Prière de Jésus sans
appartenir à une communauté ecclésiale? « L
Esprit souffle où il veut » (Jean 3.8) ; ne les condamnons
pas. Mais faisons de notre mieux pour les rapprocher de la communion visible
de l' Église, dans la pleine participation de « ceux qui
aiment Ton Nom » (Psaume 5.12).
Dans
la spiritualité de la Prière de Jésus nous distinguons
quatre éléments constitutifs
1. La dévotion au Saint Nom
2. L'appel à la miséricorde
3. La discipline de la répétition
4. La quête du silence intérieur (l'hésychia)
1.
Comme nous avons déjà eu l'occasion de le signaler, la dévotion
au Saint Nom constitue le point focal, le coeur même de la Prière
de Jésus. Selon Hermas « Le Nom du Fils de Dieu est grand
et incommensurable, Il soutient l'univers entier » . Toute la tradition
de la Prière de Jésus repose sur la conviction qu'il existe
une confluence vitale et vivifiante entre le Nom et Celui qui est nommé.
Dans la première partie du présent ouvrage, Alphonse et
Rachel Goettmann témoignent, références détaillées
aux Écritures à l'appui, à quelle profondeur la réalité
foncière de cette interrelation est enfouie tout au long de l Ancien
et du Nouveau Testament. L'invocation du Nom n'est évidemment pas
un talisman magique et la simple répétition mécanique
de la Prière de Jésus n'aboutit à rien. Mais tout
nom personnel - et plus particulièrement le nom personnel et humain
du Fils de Dieu, « Jésus » - est investi d'une valeur
sacramentelle. C'est un signe réel et efficace, le nom est en rapport
avec la présence. Nommer quelqu'un, prononcer son nom personnel
avec confiance et amour, c'est le rendre présent de façon
immédiate et dynamique, et cela s'avère suprêmement
vrai lorsque nous nommons le Fils de Dieu dans la Prière de Jésus.
2.
Le deuxième élément constitutif de la Prière
de Jésus est l'appel à la miséricorde résumé
dans les mots « ... aie pitié de moi, pécheur ».
Le Père Irénée Hausherr note que « La prière
à Jésus ... condense en une formule courte, adaptée
aux besoins de la « méditation », la spiritualité
monacale du penthos » , c'est-à-dire la spiritualité
du repentir et de l'affliction pénitentielle. L'essence même
du penthos risque de subir des interprétations gravement erronées
si on la considère en des termes exclusivement négatifs,
sombres ou ténébreux. Il s'agit, bien au contraire, d'une
affliction créatrice de joie, comme le dit St Jean Climaque, Abbé
du Mont Sinaï, dans « L'Échelle Sainte » : «
Quand je considère la vraie nature de la componction, je suis frappé
d'étonnement : comment ce qu'on nomme affliction et tristesse peut-il
contenir, caché dans son sein, tant de joie et d'allégresse,
comme la cire renferme le miel ? » .
La
confluence entre la tristesse et l'allégresse est clairement mise
en lumière dans la deuxième Béatitude : « Heureux
les affligés, car ils seront consolés » (Matthieu
5.5) - l'affliction (penthos) annonce la consolation (paraklisis). Le
penthos dans la pratique de la Prière de Jésus se comprend
exactement dans cet esprit-là. Lorsque je m'écrie «
aie pitié de moi » (eleison me), c'est bien un cri d'affliction
dû à mon péché, un cri qui exprime vivement
mon impuissance. Plus encore la « pitié » (eleos) ne
signifie pas la sévérité de Dieu, mais Sa bonté
(voir Romains 11.22); c'est l'amour que Dieu verse pour notre pardon,
pour nous guérir et nous réconcilier. Ainsi, lorsque j'implore
Dieu d'avoir « pitié », je ne parle pas seulement de
mon péché et de ma déchéance, mais surtout
de la façon dont mon péché est pardonné par
l'amour sacrificiel du Christ crucifié et ressuscité.
La
Prière de Jésus n'est donc pas essentiellement sombre et
pénitentielle, mais remplie d'espoir et de lumière. Selon
Saint Hesychius de Batos, l'un des plus ardents auteurs sur la Prière
de Jésus, l'invocation du Saint Nom apporte non les ténèbres
mais l'illumination, non la tristesse, mais la paix et la joie, ses qualificatifs
préférés pour le Nom sont « bon » et
« doux ». La Prière de Jésus aplanit la terre
de notre cœur assoiffé comme la pluie adoucit la sécheresse
: « Plus la pluie tombe, plus elle amollit la terre. De même,
le Saint Nom du Christ comble de joie et de réjouissance la terre
de notre cœur, quand nous l'appelons et l'invoquons fréquemment.
» La Prière de Jésus nous illumine à l'intérieur
comme un soleil spirituel : « Lorsqu'il passe au-dessus de la terre,
le soleil fait être le jour. De même, lorsque le Saint Nom
vénérable du Seigneur Jésus ne cesse de briller dans
la réflexion de l'intelligence, il engendre d'innombrables pensées
lumineuses comme le soleil » . Tel est l'effet créateur de
joie de la Prière de Jésus lorsque nous nous écrions
dans un élan sincère « aie pitié de moi ».
3.
En troisième lieu, la Prière de Jésus est un exemple
de prière dite « monologique » dans le jargon technique,
c'est-à-dire une prière qui se compose d'un seul mot ou
d'une phrase brève répétée continuellement.
Au quatrième siècle déjà, les Pères
du Désert égyptien reconnurent la puissance de la discipline
répétitive pour rassembler nos pensées éparses
et pour nous amener de la multiplicité à l'unité
de cœur. Abba Lucius avait pris pour habitude de répéter
le premier verset du Psaume 51. « Aie pitié de moi, ô
Dieu, selon ta grande pitié, et selon la multitude de tes miséricordes,
efface mon iniquité ». La pratique d Abba Apollos était
de dire sans relâche : «J' ai péché comme homme;
toi, comme Dieu, aie pitié » . Avant de se rendre en Occident,
Saint Jean Cassien vécût plus de douze ans dans le désert
d Égypte et recommandait notamment le début du Psaume 70:
« Ô Dieu, viens à mon aide, Seigneur hâte-toi
de me secourir ». Dans les premiers temps les moines recourraient
à une grande variété formules « monologiques
», mais graduellement la Prière de Jésus finît
par s'imposer de préférence aux autres formes de prière.
Elle se révéla plus efficace pour la concentration parce
qu'elle contenait le Saint Nom. Reprenons les paroles de Saint Philotée
du Sinaï : « Par le souvenir de Jésus Christ, recueille
ton intelligence dispersée ».
La discipline de la répétition peut être renforcée
par le recours à certains exercices physiques, par exemple en greffant
la Prière de Jésus sur le rythme de la respiration. Ces
exercices ne sont pas indispensables pour invoquer le Nom mais sont proposés
à notre libre choix et peuvent nous aider vraiment à «
glorifier Dieu dans notre corps » (voir 1 Corinthiens 6.20).
4. Enfin, pour reprendre notre question initiale résumée
dans la citation de Saint Isaac, la Prière de Jésus est
un moyen d'accéder à l'hésychia ou silence intérieur.
C'est une prière composée de mots, certes, mais parce que
les mots sont courts et simples, parce qu'ils sont constamment répétés,
elle nous mène au-delà des mots et à travers eux
vers le silence vivant du coeur. Voilà l'une des principales raisons
qui fait de la prière de Jésus la prière par excellence
pour notre époque qui souffre tant, sur tous les plans, de l'absence
de silence. « Si j'étais médecin et si l'on me demandait
mon avis » nous dit Sören Kierkegaard « je répondrais
: faites silence ! » Notre monde contemporain n'est-il pas désespérément
en manque de pareils médecins ? Le silence, si difficile à
atteindre, surtout à notre époque, est l'une des sources
profondes de notre être; si le silence fait défaut nous ne
sommes pas véritablement humain. Et c'est précisément
là que la Prière de Jésus peut nous apporter une
aide appropriée.
Qu'entendons-nous par silence ? Faut-il le définir d'abord par
la négative, comme absence de discours, comme une pause entre les
mots, comme arrêt temporaire du bruit? Ou faut-il l'entendre de
façon positive, non comme une absence mais plutôt comme une
présence ? Pour sa part, la tradition orthodoxe de la Prière
de Jésus considère ce silence positivement. Le silence vrai
signifie non le vide ni le néant, mais l'ouverture, la réceptivité,
une attitude d'écoute. « Arrêtez, connaissez que moi
je suis Dieu » (Psaume 46.11) ; le silence ou la quiétude
témoigne que nous avons conscience de Dieu, que nous sommes en
communion avec l Autre - hesychia signifie koinonia Saint Ambroise de
Milan fait le point dans son oxymoron negotiosum silentium, relevant que
le silence n'est ni vide ni absence de sens, mais empli de « negotium
», de matière, de substance, de raison - bref, le silence
est créateur.
En
tant que prière qui mène au silence, le but de la Prière
de Jésus est donc de nous aider à arrêter de parler
et de commencer à écouter. Le silence intérieur induit
par l'invocation du Saint Nom crée chez l'hésychaste un
espace dans lequel le Christ et l'Esprit Saint peuvent agir. Ainsi, je
dépasse le stade dans lequel je dis « mes » prières
pour entrer dans la prière du « Christ en moi » ; comme
le dit Saint Paul : « ce n'est plus moi qui vis, mais le Christ
qui vit en moi » (Ga 2.20). Cependant si nous voulons acquérir
le silence intérieur, il ne suffit pas de dire « arrête
de penser » comme si nous pouvions dire « arrête de
respirer ». Nous ne pouvons pas couper la télévision
intérieure par un simple effort de volonté. La Prière
de Jésus donne plutôt à notre mental toujours actif
une tâche spécifique à réaliser. Nous lui donnons
des mots, une phrase concise qu'il faut répéter constamment.
Comme les mots sont limités en nombre et invariables, la discipline
de la répétition nous permet de toucher au silence au travers
même des mots. C'est exactement ainsi que l'entendait l'un des auteurs
les plus influents sur l'évolution de la Prière de Jésus,
Saint Diadoque de Photicée (ve siècle), quant à l'invocation
du saint Nom.
En
développant la notion de Prière de Jésus comme prière
du silence, les auteurs orthodoxes insistent pour dire que dans l'invocation
du Nom nous devrions, dans la mesure du possible, vider notre mental de
toute image ou idée; pour reprendre les paroles d' Évagre
le Pontique : « La prière est suppression des pensées
». En d'autres termes, la Prière de Jésus est donc
une prière apophatique ou non-iconique. Mais ce type d'enseignement
relatif à la suppression des pensées peut souvent s'avérer
troublant pour ceux qui s'engagent sur la voie du Nom. Malgré les
efforts qu'ils déploient pour appliquer ces instructions, ils n'en
ont pas la force. Dans ce cas, il est important de savoir que si les pensées
doivent être bannies pendant la Prière, il ne nous est aucunement
ordonné de réprimer nos sentiments. La Prière de
Jésus n'est pas du même type que la méditation discursive
sur une scène de la vie du Sauveur; dès l'instant où
nous invoquons le Nom, nous sommes appelés à vivre l'expérience
directe et débordante d'un amour fervent et ardent pour la personne
du Christ. Nos sentiments doivent bien sûr être purifiés
de toute sensualité et excitation nerveuse; cependant l'objectif
n'est pas d'éliminer nos sensations mais de les transfigurer.
Notre
façon d'aborder la Prière de Jésus devrait donc être
affirmative et non négative. Plutôt que de s'arrêter
sur le besoin de vider son esprit de toutes images et pensées,
il serait plus sage de s'efforcer dans un esprit positif de nous baigner
dans la sensation de la présence immédiate du Christ et
de l'amour qu'il nous porte. Plutôt que d'insister sur la suppression
des pensées, laissons ce sentiment de chaleureuse tendresse envahir
notre coeur. Ne cherchons pas à bannir les images de Jésus
qui se présentent, ne réfléchissons même pas
au fait que nous invoquions Son Nom, pensons seulement à Jésus
Lui-même.
Maintenant
le moment est venu de vous laisser entre les mains d'Alphonse et de Rachel
Goettmann. Ils ont écrit une « initiation » à
la Prière de Jésus marquée par leur expérience
personnelle; cette initiation est pratique, dans une visée en profondeur
et pleinement persuasive. Les éditions précédentes
de cet ouvrage ont été hautement appréciées;
que notre Seigneur Jésus Christ bénisse cette nouvelle édition
et que leur oeuvre continue à encourager tous ceux qui sont à
la recherche du royaume du coeur!
Un
dernier mot cependant avant de clore. Il est inévitable que se
pose la question de savoir si verrouiller sa porte pour répéter
seul, les yeux fermés, dans l'intimité de sa chambre «
... aie pitié de moi, pécheur » n'est pas une pratique
égocentrique. La Prière de Jésus n'est-elle pas une
prière égoïste, anti-sociale, ignorante de la réalité
du monde, demandera-t-on ? Voici deux citations qui pourront servir de
réponse : la première vient d'un saint russe, Séraphin
de Sarov, qui nous dit : « Acquiers la Paix Intérieure, et
des âmes, par milliers, trouveront auprès de toi le Salut
». La deuxième du Secrétaire Général
suédois des Nations Unies, Dag Hammarskjôld « Comprendre
dans le silence, agir dans le silence, vaincre dans le silence ».
Acquérir
la paix intérieure : telle est précisément la raison
d'être de la Prière de Jésus. Si l'invocation du Nom
nous permet d'accéder, fût-ce au moindre degré, à
la paix intérieure du coeur, alors nous serons transformés
en des hommes et des femmes au service des autres, des instruments pour
la guérison et le salut en Christ. Parce que nous aurons prié
dans la solitude, dans le secret, toutes portes closes, ne serait-ce que
durant dix ou quinze minutes dans la journée, nous nous serons
mis - d'une façon irréalisable autrement - à la disposition
des autres, à leur écoute, à les aimer, dans le Christ,
pendant toutes les autres minutes, et heures du jour.
Agir par le silence. Dès que nous avons appris, par l'invocation
fidèle du Nom, à parler sous l'inspiration du silence, aussitôt
notre parole aux autres émergera du silence, alors elle sera créatrice
de vie et ferment de réconciliation, une parole de feu et de lumière.
Évêque Kallistos de Diokleia (*)
(*)
Monseigneur Kallistos Ware, d'origine anglicane, moine du monastère
St Jean de Patmos, évêque dans l'archidiocèse grec
en Grande Bretagne, professeur de patristique à l'université
d'Oxford, est actuellement une des voix les plus écoutées
dans le monde orthodoxe. Il a fait un travail de rassembleur, de constructeur
de ponts entre Orient et Occident. Son oeuvre est immense, nous connaissons
de lui en français entre autres « Approches de Dieu dans
l'Église orthodoxe » (DDB), un classique de la littérature
orthodoxe et « Le Royaume intérieur » (Éd. Le
Sel de la Terre).
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