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GRAF DÜRCKHEIM
Dialogue sur le chemin initiatique
(Extraits)

Auteurs : Alphonse GOETTMANN

Éditeur : Dervy-Livres

Extrait

G. D. : Des millénaires d'expérience nous permettent cependant de dire que la posture héritée de la tradition Zen est la plus bénéfique. Il faut ajouter aussitôt que le fond de la chose en question est inscrit aussi bien dans le corps de -l'homme occidental...

A. G. : C'est dans la nature de l'homme, il aime s'asseoir tout près de la terre et il le fait d'autant plus spontanément qu'il a moins de structure intellectuelle. J'ai pu constater avec quelle facilité les arriérés mentaux s'assoient en lotus sans jamais l'avoir appris. De tout temps l'assise sur les talons appelée « du tailleur » était familière à l'Occidental, et elle est devenue' depuis Thérèse d'Avila aussi traditionnelle chez les Carmélites qu'au Japon...

G. D. : Mais nous devons à la tradition Zen de nous rappeler à ce sujet certaines exigences qui permettent une entrée rapide dans le processus méditatif, éliminant les obstacles à la transparence de l'Être. En particulier l'importance de la verticale juste dans l'assise, qui sort du bon ancrage dans l'horizontale qu'est la région de l'abdomen et du bassin, à savoir le centre de gravité, le hara, où se rassemble toute l'énergie. Ici tout se tient : le véritable enracinement au bas du tronc donne naissance à une belle élancée vers la couronne, et le buste souple et détendu permet à son tour au hara de s'affirmer. Ênraciné en terre, enraciné en ciel, c'est la constitution de l'homme, sa double origine.

L'évasion, la somnolence ou la rêverie sont à mille lieues de la méditation. Celle-ci exige la soumission à une stricte discipline, aussi bien dans la précision de l'assise que dans la fermeté de la concentration ou la fidélité sans défaillance aux exercices.

Dans la méditation elle-même on vise le « rien » de la conscience naturelle. Ce « rien » est aussi familier aux bouddhistes qu'à saint Jean de la Croix entre autres. Il s'agit non de chercher le vide pour le vide, mais si la plénitude du mystère de l'Être doit me saisir, il faut que je quitte l'agitation du multiple et que je détache ma conscience de toute chose qui l'occupe.
On a beaucoup discuté et mal compris ce vide. Certains chrétiens s'accrochent à la méditation seulement objective sur une pensée ou une image et pensent que le reste est bouddhiste...

A. G. : C'est qu'ils n'ont probablement pas fait beaucoup de chemin vers leur propre Silence intérieur et ne connaissent pas mieux celui dont témoigne leur tradition depuis ses origines ! N'ayant ni l'un ni l'autre, ils confondent inévitablement le Dieu de Jésus-Christ avec celui des philosophes. Qui donne naissance au Verbe : les belles constructions mentales de Platon ou l'attente silencieuse et virginale de Marie ? Saint Paul insiste pourtant avec beaucoup de vigueur dans sa première lettre aux Corinthiens, pour dire qu'on acquiert la véritable sagesse spirituelle à la condition de « détruire la sagesse des sages », c'est-à-dire de se libérer de l'esclavage de la sagesse du langage rationnel et dialectique.

G. D. : Faire le vide en soi, c'est-à-dire devenir une coupe virginale, est une condition capitale pour tout chrétien. Le Verbe veut prendre chair en nous, mais si nous sommes encombrés par le multiple, nous ne pouvons pas « l'accueillir » comme dit saint Jean « car il n'y a pas de place dans notre hostellerie ». Tant que notre conscience n'est pas dégagée, nous restons aveugles et sourds, avec « des yeux qui ne voient rien, des oreilles qui n'entendent pas ». Les représentations et images mentales de Dieu font de lui une abstraction, il faut s'en dépouiller pour passer de la mort à la vie. Il s'agit de renaître : pour .moi, la méditation n'a de sens que si elle transforme l'homme et si celui qui médite sort autre que lorsqu'il y est entré. Si après une demiheure de méditation on est le même qu'avant, c'est qu'on était dans une fausse attitude.

A. G. : Cela explique pourquoi tant de religieux et religieuses qui méditent une heure ou parfois deux par jour toute une vie durant, se retrouvent dans leur vieillesse pleins d'amertume et sans joie. « Loin d'être vides d'eux-mêmes, ils en sont emplis... et spirituellement malades », remarquait Thomas Merton qui connaissait bien la vie monastique...

G. D. : Hélas ! On peut faire de belles considérations sur Dieu et même entrer en profondeur avec sa raison dans une parole d'Évangile sans que cela ne nous change jamais ! C'est une sérieuse méconnaissance de l'homme que de le réduire à sa tête. L'attitude juste lui révélerait qu'il est aussi souffle, coeur, centre profond...

A. G. : le suppose qu'après l'assise l'élément le plus important dans l'acte méditatif, c'est justement la respiration ? En bons Occidentaux nous l'avons rabaissée à n'être qu'une institution où l'on se procure de l'air. Mais qu'est-elle en réalité ?

G. D. : On passe totalement à côté de la question si la respiration n'est qu'un phénomène corporel ! Ên vérité elle est le Souffle de la grande Vie, le Souffle qui imprègne tout ce qui vit, et l'homme dans sa totalité : corps, âme, esprit. Si la respiration n'est pas correcte, l'homme tout entier est en désordre.

Tout dérèglement de la respiration montre un dérèglement de l'homme qui influe sur tout ce qu'il est et fait. Bien plus : il bloque la manifestation de l'Être et influe sur l'ensemble du développement intérieur et tout le devenir de la Personne. En fait, toute mauvaise respiration est la conséquence du petit moi dominateur qui a retiré le Souffle du centre profond animé par le diaphragme, et l'a installé dans la partie supérieure et volontaire de la poitrine, activée alors par les muscles auxiliaires.

La respiration juste, elle, est le grand mouvement de la Vie qui d'un battement se donne, et d'un autre se reçoit ; vécue consciemment durant la méditation, ce mouvement s'empare peu à peu de tout l'homme pour le transformer à travers une mort et une renaissance continuelles, sans cesse approfondies. Ce grand « meurs et deviens » est la formule fondamentale de la vie présente au sein de la respiration comme d'ailleurs dans la création entière. Il s'agit d'un processus de métamorphose dans lequel la domination unilatérale du petit moi existentiel est abandonnée en faveur d'une nouvelle naissance, et l'éclosion de l'Être essentiel. C'est un véritable ensevelissement du vieil homme, toujours à reprendre, une mort à toutes les formes figées de l'existence pour renaître sur un tout autre plan comme une personne, avec toute la dimension que ce terme implique.

A. G.: Vous me donnez envie de chanter l'hymne: « Ouvrez vos coeurs au souffle de Dieu, sa vie se greffe aux âmes qu'Il touche ! Qu'un peuple nouveau renaisse !... Ouvrons nos coeurs au souffle de Dieu car Il respire en notre bouche plus que nous-mêmes

G. D..: Tout cela, ce n'est pas des images ou une théorie à appliquer durant l'exercice, mais c'est ce qui se produit en fait dans l'acte respiratoire quand il est juste et dont il faut prendre conscience d'une manière toujours plus parfaite en le vivant : le grand lâcher-prise jusqu'à l'abandon dans l'expiration, et dans l'inspiration le retour régénéré, nouvelle créature. Ainsi l'homme est saisi dans sa totalité, corps-âme-esprit, par ce mouvement de la transparence qui, à chaque respiration, contient en raccourci tout ce qui doit mûrir sur le chemin. Il n'y a pas de limites au progrès de ce mouvement de la transformation.

La respiration est le mouvement transformant par excellence, il nous est inné. Il faut être extrêmement vigilant à la relation entre expiration et inspiration. Lorsqu'on a compris qu'il ne faut pas inspirer, capter l'inspiration, mais que « ça nous inspire », au sens propre du mot, alors on pourra vivre à fond la respiration. Il faudra donc mettre d'abord l'accent sur l'expiration, c'est-à-dire se lâcher. Ce n'est qu'après avoir lâché prise que l'on peut recevoir ; l'inspiration vient d'elle-même. Dès que l'inspiration est active et volontaire, on ferme la porte au lieu de l'ouvrir. L'inspiration comporte trois aspects dans un même mouvement : l'ouverture, la visitation et la plénitude. Si vous demandez à quelqu'un d'expirer profondément, la plupart du temps il fera une grande inspiration persuadé qu'il faut d'abord prendre pour pouvoir donner. C'est juste sur le plan existentiel : il faut avoir pour donner mais sur le plan spirituel c'est exactement le contraire ; il faut tout donner pour recevoir.

Au fond l'inspiration est toujours le cadeau d'une bonne expiration ; on la reçoit et dans ce sens elle a une double signification : c'est le souffle qui me remplit pour le bon fonctionnement de mon organisme, et c'est sur un tout autre plan « l'in-spiration », je suis inspiré ou Cela m'inspire ; dans l'inspiration une Présence s'empare de moi...

A. G.: L'Occidental a l'habitude de mettre la main sur les choses les plus merveilleuses et de s'en constituer propriétaire, ce n'est pas étonnant qu'il le fasse aussi avec l'inspiration et qu'à ce compte il s'oxygène sans être vivifié... Mais l'expiration peut-elle être un acte volontaire ?

G. D. : Oui, dans l'exercice elle est d'abord un acte volon taire, puis elle coule d'elle-même . Il s'agit d'en devenir conscient, de la suivre, non de la « faire ». Ceci est vrai pour tout
le mouvement respiratoire ; en général la respiration de l'homme est faussée, la plupart des gens ont aujourd'hui une respiration mal placée et trop haute, ils respirent avec la poitrine au lieu du diaphragme : résultat d'une attitude de qui-vive moi toujours engagé. Dès que l'on s'agite, la respiration monte, on est « hors de soi », pas d'aplomb ni dans son assiette.

A l'inverse quand on est bien « dans son assiette », détendu et centré, on a une respiration juste, par le diaphragme, c'est alors seulement que la respiration devient un mouvement de la personne entière. Le premier devoir dans l'expiration, c'est donc de lâcher prise, d'abord dans les épaules, c'est-à-dire se lâcher en tant que personne et non en tant que muscle. On travaille sur soi-même non sur son corps. Au lâcher-prise dans la partie supérieure de soi-même au début de l'expiration succède spontanément une descente au cours de l'expiration, un don de soi qui se termine à la fin de l'expiration par un abandon. On s'assied dans son bassin, dans sa bonne assiette. Etre « bien dans son assiette » est une expression de cavalier qui signifie avoir une bonne assise, mais en même temps « assiette » désigne un plat ou une coupe; on pourrait dire «être bien dans sa coupe» pour la vie nouvelle, on est d'aplomb, calme.
Comme dans l'inspiration, nous retrouvons dans l'expiration trois aspects dans un même mouvement : lâcher-prise, don de soi, abandon.

A. G. : L'abandon est une remise totale de soi, le sommet de l'ouverture dans l'attente confiante. Le moment entre l'expiration et l'inspiration n'est pas un arrêt statique et voulu mais il ouvre sur un abîme mystérieux et vivant d'où naît l'inspir qui donne la vie...

G. D. : Avec la pratique, ces deux grands mouvements : expiration-inspiration, deviennent les deux pôles d'un mouvement unique appelé « roue de la métamorphoses, mort... naissance... détente... tension.., et l'harmonie entre tension et détente mène à la « tension juste ». Il est important de faire la différence entre détente et avachissement-dissolution. Tension-détente justes sont les deux faces de l'être vivant tandis que crispation-dissolution sont deux états qui s'excluent. L'homme qui n'est pas centré fait sans cesse le pendule entre crispation et avachissement : tendu dans le haut ou laisser-aller, deux attitudes qui mènent à la mort.

Le Diable, l'Adversaire de la vie, fait deux choses : il arrête le mouvement en haut ou en bas, dans le durcissement ou l'avachissement, deux attitudes statiques que l'homme épouse dans la mesure où il est enfermé dans son petit moi existentiel qui veut maintenir sa position. La sagesse de la Vie est un mouvement perpétuel qui ne permet pas un seul instant de s'arrêter. Par contre, quand la « tension justes s'approfondit, le mouvement respiratoire devient presque imperceptible ; alors, la source de la Vie, l'Être, peut nous visiter : grands bouleversements qui nous portent parfois jusqu'à l'extase, ou petits touchers de l'Être, et enracinement en soi jusqu'à l'instase. Autant l'instase peut devenir une expérience fréquente pour celui qui avance sur le chemin, autant le satori, la grande illumination est-elle rare. On parle trop facilement du satori ; un des plus grands maîtres Zen a dit qu'il en avait eu trois dans sa vie.

Toujours est-il que l'expiration est un saut dans l'inconnu avec une totale confiance et sans restrictions, qui développe la réceptivité du chercheur à l'extrême, le conduit à l'abandon radical d'absolument tout et le fait entrer alors dans la nuit mystique, les ténèbres de la mort. Sans elle, il n'y a pas de résurrection. Cela suppose souvent des années de pratique.

A. G. : Mais sur le Chemin il n'y a pas que la sécheresse du désert, fort heureusement ! Parfois le feu du Buisson Ardent s'y manifeste, ou la source qui jaillit d'un rocher, un puits artésien, une oasis.., autant de lumières et de points de fraicheur, messagers avant-coureurs de la grande Lumière-Illumination ! Toutes les promesses bibliques sont là et nos devanciers sur le Chemin les ont vécues avant nous : Moise et tout son peuple à la recherche de la Terre Promise...

G. D. : Ce qui doit nous encourager, c'est un travail inlassable afin que ces expériences, qui ne durent parfois qu'une fraction de seconde, deviennent toujours plus fréquentes et plus profondes. La « roue de la métamorphose » doit tourner sans relâche... Les attitudes fausses du corps qui empêchent l'union avec l'Être s'éliminent progressivement.

 
 
 
 
 
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