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Béthanie ou l'art de guérir

Préambule

Auteur : Anne Ducrocq
É
diteur : Presse de la Renaissance


J'ai vu l'âge rôder. Des jeunes étaient vieux, certains vieux étaient jeunes, je porte cela.
J'ai vu la trahison rôder et séparer des amants ou des amis.
J'ai trahi, j'ai été trahie, je porte cela.
J'ai vu la peur rôder, s'insinuer et asphyxier des espérances sans racines, je porte cela.
J'ai vu la mort rôder et atteindre son but, en terre et dans nos coeurs, je porte cela.
J'ai vu l'amour rôder, promesse éblouissante mais si exigeante à tenir.
J'ai souffert, j'ai fait souffrir, je porte cela.
J'ai renoncé à comprendre, pas à vivre.

Parce que la foi n'est pas une sagesse mais une pratique, je me suis décidée, j'ai pris le Chemin : être là.

Je chute toujours, j'en suis enfin consciente. Cela n'a plus la même importance : je sais désormais que j'appartiens au Chemin.

Pèlerin, à pas comptés, je suis les traces que d'autres ont laissées avant moi pour éclairer la route des vivants. Je chemine et je fais des rencontres, ici lumineuses, là plus obscures et douloureuses. Elles sont pourtant toutes fécondes si je sais être honnête et en tirer les enseignements.

Pèlerin parfois trop sûre de moi, je prends, de temps à autre, des sentiers de traverse. Pour inventer mon chemin, même si je sais que les raccourcis et les explorations en solitaire que je tente s'avèrent trop souvent de « fausses bonnes idées ». Inventer sa propre voie est l'une des tentations humaines les plus partagées...

Que vaut une vie non orientée ? Dans mon parcours apparemment erratique, comme les Hébreux dans le désert, ma foi me donne une direction, celle de la Terre promise, du jardin des réconciliations. Comme eux aussi, il me semble souvent me perdre dans des lieux secs. La révolte gronde. Sur la terre qui me porte, malgré la manne et la rosée qui me sont offertes chaque jour, il est vrai, il m'arrive de me lasser, de douter et d'avoir peur. Peur que tout soit vain, peur que la dispersion ne l'emporte, peur de mourir et peur de vivre.

À quoi rime notre peur ? Vers où veut-elle nous attirer ? Quelle est cette nostalgie-espérance qui nous anime ? Quel est ce silence qui nous saisit parfois au-dehors de nous et nous donne le courage du pas, de l'événement, du visage, de l'acte suivants ? Pourquoi alternons-nous ces moments d'exaltation, où nous nous sentons à notre place, avec ces moments de découragement?

La vie a-t-elle besoin de moi ? Quel est mon vrai visage ? D'où me vient cet appel lancinant au détachement, au dépassement ? D'où me vient cette dispersion, cette tension ? D'où nous vient cet insondable sentiment de solitude mais aussi ce besoin viscéral de communion ? Heureusement, savoir que je marche dans une direction, fût-elle lointaine et mystérieuse, finit toujours par me « regonfler » de l'intérieur. Un pas après l'autre. Pour percer le mur de mes questions, j'observe. Les autres. Pas pour comparer, mais pour comprendre, pour apprendre, pour partager, pour ouvrir mon regard sur le monde. Parce que j'ai compris que vivre, c'est « vivre ensemble ». Vivre en relation. Et les autres me renvoient les mêmes interrogations abyssales : nous sommes envahis par quelque chose qui nous dépasse, notre cœur de pierre appelle à devenir coeur de chair. La pierre crie, je l'entends.

Certes, de grands hommes intemporels, comme saint Augustin, Maître Eckhart, Bernard de Clairvaux ou des oeuvres comme l'Imitation de Jésus-Christ ou la Philocalie, ouvrent la voie étroite, depuis des siècles, aux générations en exil qui se succèdent. Leur lecture, je le sais, suffirait pour accompagner des années d'approfondissement. Physiquement, intellectuellement, spirituellement, je ne me sens pas encore capable d'entrer dans l'intimité et l'expérience de leurs pensées. J'ai eu et j'ai encore besoin de passeurs. D'humbles passeurs de lumière, d'étoiles fixes.

La vie m'a entendue. Ici, dans une cité médiévale au bord du Loing, je rencontrai un vieux prêtre qui m'écouta durant quatre jours et m'offrit, avant de me quitter, un petit livre qu'il avait publié, Comment devenir saint ?1; ici encore, un frère carme m'ouvrit patiemment à la Vie derrière le deuil ; là, j'entrai dans l'intimité d'un ermite avec lequel je passai des heures pour comprendre comment percer le mur du silence. Certains rendez-vous ont été prématurés dans ma vie je n'ai pas toujours su reconnaître à temps la chance qui m'était donnée.

D'autres rencontres, heureusement, ont été, immédiatement et d'évidence, des étapes de conscience déterminantes sur mon chemin : il y a eu choc initiatique.

Ainsi, à la fin des années 1990, sur le bord de ma route, à un moment où tout mon être était en apesan
teur, incapable de se poser sur la vie et ses retournements incessants, une maison, baptisée Béthanie, m'attendait.

À Gorze, entre Metz et Nancy, une communauté de chrétiens orthodoxes, dirigée par un prêtre et son épouse, accueille les hommes et les femmes en quête de sens. Leur foi et l'enseignement de Karlfried Graf Dürckheim, ce maître spirituel docteur en philosophie et en psychologie allemand, dont ils ont « évangélisé » le message, sont leur socle : ici, on construit non pas sur des discours, mais sur de l'expérience et l'aventure est passionnante. Alphonse et Rachel Goettmann, le « sage » et la « passionnée », tous deux septuagénaires, croient en Dieu, croient en l'homme et cela se sait. De nombreuses personnes, venues de tous les horizons culturels et spirituels, viennent vers eux chaque année de toutes les régions de France mais aussi de Belgique, d'Allemagne, du Québec...

La rencontre avec eux a été décisive : initiée à la prière du coeur, méditation et perle précieuse des chrétiens d'Orient, je suis passée d'un Dieu extérieur à un Dieu intérieur, d'un Dieu « en plus » dans ma vie à un Dieu au coeur même de ma vie. Comme tant d'autres avant moi et après moi, le rendez-vous de Béthanie s'est prolongé par un rendez-vous avec moi-même : j'ai enfin éprouvé le besoin de me mettre en marche dans le présent. La vie n'est plus à regarder dans un rétroviseur, elle n'est pas non plus à attendre dans un horizon lointain, elle est à tendre comme un arc pour atteindre le centre, habité, de moi-même.

Ainsi, depuis que je pratique la prière du cœur - sur le petit banc de méditation, dans la queue d'un supermarché, dans le train ou à un dîner d'amis -, je constate, comme ils me l'avaient annoncé, que quelqu'un d'autre s'est mis à résonner en moi, que quelqu'un « sonne à travers » ma personne (per-sonare). La Présence, trésor inestimable vers lequel la communauté de Béthanie m'a guidée, devient, au fil des années, plus familière. Je sais désormais qu'elle nous précède et si je ne la sens pas toujours, du moins je la pressens enfin en toute chose : dans l'hibiscus qui se replie le soir, dans le prisonnier qui retrouve la liberté après vingt ans d'incarcération, dans les larmes de peine ou de joie que je vois couler ; et parfois même, je la devine, patiente, face à mon impuissance à faire le bien et à éviter le mal... Je pense souvent à cette phrase de Dostoïevski dans Les Possédés, que Marie-Madeleine Davy aimait à citer : « Dieu a été le tourment de ma vie. »

Aujourd'hui, bien des années après mon premier voyage en Lorraine, j'ai souhaité, en tant que croyante, partager ce que ce rendez-vous inattendu a semé dans ma vie, les directions qu'il m'a ouvertes. J'ai alors poussé à nouveau la porte de Béthanie avec mes questions, anciennes ou nouvelles. Elles ressemblent à celles de tous ceux qui cherchent, plus ou moins activement, plus ou moins adroitement, à donner un sens et une direction à leur vie, elles se rapprochent des interrogations de tous ceux qui sont sur le seuil et qui espèrent être invités à entrer. Le père Alphonse et Rachel ont consenti à y répondre, à m'accompagner patiemment dans mes réflexions et méditations et à me guider aussi dans certaines lectures. Mes questions en ont ouvert d'autres, plus profondes, plus douloureuses parfois. J'ai appris à les déplier seule chez moi puis à revenir vers eux pour avoir leur éclairage. Les coups de poing pour réveiller l'être endormi que je suis n'ont pas manqué. Je les ai acceptés, je suis descendue dans mes profondeurs, entourée de la bienveillante et discrète attention de toute la communauté, composée de quatre couples, Alphonse et Rachel, Titi et Louise-Marie, Pascal et Carole, José et Nathalie, et de deux vierges consacrées, Barbara et Gabrielle. Tous m'ont reçue, accueillie.

Bien qu'un moment tentée par le langage renouvelé de la foi qu'ils proposent, je ne suis pas devenue orthodoxe, j'ai simplement réentendu l'appel de mon baptême et j'ai rejoint, apaisée, ma famille d'origine, catholique. Auprès d'eux, j'ai compris la différence fondamentale entre l'existentiel et l'essentiel, entre la dispersion et l'unité, entre le « déjà là » et le « pas encore ». Désormais, je n'erre plus, je pèlerine, j'essaie d 'être chrétienne.


Si les époux Goettmann ont accepté de m'escorter dans mon périple, ils ont souhaité que j'évite, autant que possible, de parler d'eux. Leurs biographies ne leur semblent pas un sujet en soi et, surtout, ils insistent sur le fait que les fruits que l'on cueille auprès d'eux viennent de l'Esprit, et de lui seul. On a coutume d'écrire des hagiographies de « sages » à leur mort ; j'aime, quant à moi, les interroger bien vivants. Si ce livre de mon « voyage en Béthanie » est la rencontre subjective de plusieurs voix, leur présence et ma reconnaissance sont tapies derrière chaque ligne.

1. Aimé Tessier, Comment devenir saint ?, Mediaspaul, 1994.

 

 
 
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