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NATURE ET SPIRITUALITE

Auteurs : Jean-Marie Pelt et Franck Steffan

Éditeur : Fayard

(Extrait)


Certes, elle (la Chine moderne) a réussi à faire l’extraordinaire synthèse entre communisme et capitalisme, éclatante démonstration de l'imbrication du yin et du yang. Quant au « non-agir », à voir s'accumuler les désastres écologiques partout où elle passe, où elle exploite, où elle déboise, où elle pollue et où finalement elle s'apprête à dominer le monde, il y a là une version on ne peut plus active de la passivité, on ne peut plus agissante du « non-agir » ! Le tao invite à la contemplation de la nature. La Chine moderne l'exploite honteusement. Pourquoi a-t-elle à ce point oublié les leçons à tirer de ses sources spirituelles millénaires ? Pourquoi tourne-t-elle à ce point le dos au tao, idéal de spontanéité, de liberté individuelle, d'insouciance, de communion avec la nature ? Où sont-ils, ces saints hommes pratiquant le tao ? Qui sont-ils ?

Le Tao les décrit dans plusieurs de ses chapitres. Le saint homme est humble, il cherche toujours la dernière place. Il se défie des puissants et pratique la vertu. Voici son idéal : « Il y a trois choses précieuses auxquelles je suis attaché et que je tiens en haute estime : la première est la charité ; la deuxième est l’économie ; la troisième est l'humilité. [...] Grâce à la charité, on peut être audacieux ; grâce à l'économie, on peut être généreux ; grâce à l'humilité, on peut accomplir de grandes choses. Aujourd'hui, on manque de charité, et par suite de courage ; on manque d'économie, et par suite de générosité ; on refuse la dernière place et on perd ainsi la première. C'est la loi de la mort, certes ! Mais si l’on a pour arme la charité, on est sûrement victorieux. Celui qui pratique cela est invincible, le ciel le secourt et il est protégé par sa miséricorde. »

On note la profonde convergence entre les fondements moraux de la Chine ancienne et ceux de l'Occident chrétien. L'Evangile se réfère comme le Tao au choix de la dernière place, conseillé à l'invité aux noces, dans l'attente de l'invitation du marié à monter à la première : « C'est pourquoi, se mettant à la dernière place, le saint homme se trouve à la première ; oubliant sa personne, il la conserve parce qu'il ne poursuit pas des buts égoïste il réalise à la perfection ce qu'il entreprend Rien de pire, aux yeux du saint homme, qui de susciter, par la richesse et l'orgueil » convoitise et la jalousie : « S'enorgueillir parceque l'on est comblé de richesses et d'honneurs attire sur soi l'infortune. Lorsque l'œuvre utile est accomplie et que point la renommée, que la personne s'efface : c'est la voie du Ciel . »

Saint Paul considérait que sa force résidait dans sa faiblesse. Pourtant, il n'avait pas lu le Tao où se multiplient les condamnations du recours aux armes, à la force, à la puissance, au pouvoir, à la domination. La nature elle-même dans toute sa puissance, le Tao la pressent modeste et humble, « ce qui fait que les fleuves et les mers peuvent être les rois des cent vallées , c'est qu'ils se placent bénévolement au-dessous d'elle. Voilà pourquoi ils peuvent être les rois des cent vallées. De même, si le Saint homme désire être au-dessus du peuple, il faut qu'en parlant il se place au-dessous de lui ; s'il désire le guider, il faut qu'il se mette au dernier rang. Ainsi peut-il occuper un poste élevé sans opprimer les hommes et être le premier sans que nul n'ait à en souffrir. [...] Comme le saint homme n'entre en lutte avec personne, nul dans l'empire ne peut lutter contre lui. »

Le saint homme est humble jusqu'à en être vide : « Trente rayons convergents réunis au moyeu forment une roue ; mais c'est son vide central qui permet l'utilisation du char. Les vases sont faits d'argile, mais c'est grâce à leur vide que l'on peut s'en servir. Une maison est percée de portes et de fenêtres, et c'est leur vide qui la rend habitable. Ainsi l'être produit l'utile, mais c'est le non-être qui le rend efficace. »

Et le Tao-te-king enchaîne : « Celui qui garde le tao ne désire pas être plein, mais vide. C'est pourquoi il peut paraître méprisable et dépourvu de perfection temporelle. »
Un auteur taoïste célèbre, Zhuangzi, abonde dans le même sens en évoquant l'arbre tordu dont aucun menuisier ne peut faire des planches. Il continuera donc sa vie tranquille au bord du chemin. Malheur, au contraire, à l'arbre bien droit qui sera coupé et débité puis vendu par le bûcheron ! L'inutilité est gage de sérénité. Être inutile, vide, transparent, n'avoir ni idées préconçues, ni opinions tranchées, voilà l'idéal du saint homme ayant fait en lui le vide.

 

Jean Marie Pelt
 
 
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