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LE PHILOSOPHE ET LA VIE

(Extrait 1)

Auteurs : Bertrand VERGELY, Rachel et Alphonse GOETTMANN

Éditeur : Desclée de Brouwer


Rachel : Dans la révolte, la souffrance se présente comme un arrachement. Comme si elle voulait nous libérer d'une léthargie, d'une non-vie ou encore d'une étape révolue. Elle nous jette alors dans une profonde interrogation où tous les « pourquoi » resurgissent, certes, mais surtout le « pour quoi ? ». Si on accepte de se laisser conduire, parce qu'on y a perçu un appel possible, on est mis au pied du mur d'un autre choix ou, pour le dire autrement : à consentir aux contractions d'un accouchement. La vie veut s'offrir à nous dans une nouvelle relation, elle se prononce. Est-ce cela la « Parole » que tu évoques ?

Bertrand : Il s'agit de la Parole au sens phénoménologique du terme. Quand quelque chose nous plaît et se met à vivre en nous, cela nous parle. Une chose en amène une autre. C'est ce que veut dire la Parole. Une relation entre soi et la vie, mais une relation dynamique. Une relation telle qu'une chose en amène une autre. La vie nous parle, quand elle devient cette relation vivante. Nous-mêmes, nous nous mettons à nous parler à nous-mêmes. Dans la Parole, tout est relié à tout d'une façon dynamique.

Rachel : Tu relierais cela au Verbe ?

Bertrand : Exactement. Le verbe est ce qui fait agir la phrase et le langage. Le langage est l'accomplissement de la vie ainsi que sa possibilité. La vie devient consciente avec l'homme, ce vivant doté de langage. Elle est alors déliée. Elle se met à parler. Du coup, ce qui fait parler la vie relance celle-ci. Ce n'est pas un hasard s'il a été dit dans l'évangile de saint Jean lors du prologue, que tout vient du Verbe, qui a fait toutes choses. La vie vivante se vit en donnant à vivre, une chose en amenant une autre. Le Verbe est la même chose que la propagation, que le rayonnement, que la diffusion-effusion de la lumière.



Bertrand Vergely
 
 
Alphonse : On trouve le Verbe au fond de la matière ? Vraiment ?

Bertrand : Ce n'est pas moi qui le dis. C'est la physique contemporaine. Celle-ci n'a-t-elle pas énoncé que la matière est énergie et que l'énergie est lumière ? Quand on arrive à l'équivalence matière, énergie, lumière, on touche le noyau de la matière. Il est frappant de constater que ce noyau est d'une force extrême, qu'il est dangereux de manipuler inconsidérément. L'énergie nucléaire une fois libérée, on ne sait pas comment arrêter son rayonnement.

Alphonse : La physique quantique nous apprend que la matière est spirituelle, qu'elle est en fait un ralentissement de la lumière. Les savants découvrent que la conscience est partout, nous baignons dans un océan de conscience. Si la Parole est ellemême énergie, vibration, avec laquelle nous entrons en résonance, nous sommes alors avec toutes ces données dans un seul et même contexte. C'est là que tu vois un lien entre le Verbe et la souffrance ?

Bertrand : Il faut libérer le Verbe qui est en nous. Nous souffrons si nous ne le faisons pas. L'homme est du Verbe potentiel. Il est appelé à devenir du Verbe actuel. Le Verbe qui retourne au Verbe est alors l'alpha qui est devenu oméga. L'homme qui est lumière est appelé à devenir lumière de lumière, pour reprendre le symbole de Nicée. L'homme qui est vie est appelé à entrer dans la vie de sa vie, ainsi que le dit saint Augustin. Ne pas devenir le vivant que l'on est crée de la mort qui crée de la souffrance. On vit mal, quand on porte en soi un mort au lieu de porter un vivant. On guérit, quand le vivant que l'on est porte un vivant. L'expérience de la souffrance en témoigne. En révélant l'urgence de la vie pour effacer le mal, celle-ci indique qu'il n'y a de raison que dans la vie.

Rachel : La souffrance vient de la mort ?

Bertrand : La souffrance ne précède pas la mort. Elle en est la conséquence. Cela vient du schéma de vie de l'homme, de son prototype ontologique qu'il porte en lui. Qui tourne le dos à l'accomplissement du vivant qu'il est appelé à être est mort. Il devient le fossoyeur de lui-même.

Rachel : C'est dur !

Bertrand : Non. C'est fondamental. Dieu ne veut pas que nous mourions. Nous sommes fils de rois. Nous ne sommes pas faits pour devenir des gardiens de porcs, comme le fils prodigue. Quand nous gardons des porcs, le fils de roi que nous portons en nous se met à crier. La souffrance humaine est le cri du fils de roi captif du gardien de porcs. Ce fils de roi crie à travers le corps, l'âme, la vie sociale, la vie tout entière, la vie ontologique, l'univers entier. La lumière veut aller à la lumière.
 

Rachel : Tu peux donner des exemples concrets ?

Bertrand : Revenons à l'expérience de la Parole. On est dans la Parole, quand on fait l'expérience d'entendre une parole et pas simplement de la comprendre intellectuellement. Entendre veut dire entendre les résonances de ce qui se dit. On a entendu une parole, quand on voit la résonance de celle-ci par rapport au Verbe. Il y a eu Parole, quand la parole résonne jusque dans le Verbe. Un corps qui ne fait plus résonner le Verbe en lui tombe malade. Il guérit, quand il se met de nouveau en situation d'entendre. La preuve : quand la médecine naît-elle ? Quand Hippocrate établit une équivalence entre douleur et langage. Cela vaut pour la psychanalyse. Quand la psychanalyse naît-elle ? Quand Freud établit une équivalence entre désordre psychique et langage. Chaque fois que le corps et l'âme deviennent signifiants, chaque fois qu'ils revêtent une tunique de signes, on entre dans un processus de guérison. Le corps redevient le corps parlant. L'âme redevient l'âme parlante. L'homme est resitué dans son Verbe intérieur. Il se met de nouveau à entendre ce qu'il est. À s'entendre donc avec lui-même, avec le monde, avec Dieu.

Un corps, une âme souffrante sont un corps et une âme qui lancent un message. Ce message est qu'il n'y en a plus justement. On est dans le Verbe absent. Comme ce qui parle ne parle pas, c'est en ne parlant pas ce qui ne parle pas que l'on parle. La Parole absente passe par cette contre-parole qu'est la souffrance du corps ou de l'âme. D'où la difficulté qu'il y a à comprendre une maladie. Tout étant à l'envers, tout étant en désordre, il faut s'y retrouver. Il faut comprendre ce qui tente de se dire et qui se dit en ne disant pas ce qui a l'air de se dire.
 

Avant-propos
Extraits du livre 2
 
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