Centre de Rencontres Spirituelles
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LE PHILOSOPHE ET LA VIE
(Extrait 2)
Auteurs : Bertrand VERGELY, Rachel et Alphonse GOETTMANN
Éditeur : Desclée de Brouwer
Le chemin de l'homme intérieur
Alphonse : Revenons à la personne : tu parles de l'homme extérieur.
Qu'est-ce que tu entends au juste par là ? Pourquoi est-il le Prince
de ce monde ?
Bertrand : L'homme intérieur est la même chose que l'homme symbolique,
qui est l'homme du sens. Quand je vois un arbre au printemps d'une façon
intérieure, celui-ci se met à vivre en moi. En vivant, il laisse
monter toutes sortes de sensations, d'émotions, d'images poétiques.
Au lieu d'être impersonnel, il devient un foyer de significations à
la fois intimes et cosmiques. Quand tel est le cas, je rencontre en moi l'homme
symbolique. Un tel homme fait muter le monde. Il en fait un grand langage. Il
met le feu à la vie, pourrait-on dire. Il allume la lumière de
l'existence. Tout se met à avoir du sens, à se démultiplier.
Nous découvrons une telle lumière après toute une évolution.
Cela donne l'impression que celle-ci est culturelle et non naturelle, donc secondaire.
C'est l'inverse qui est vrai. La lumière n'est pas culturelle ni même
naturelle. Elle est fondamentale et, pour cette raison, primordiale.
L'homme intérieur est, autrement dit, l'homme fondamental qui, donnant
du sens à tout, est l'homme pleinement existant. Il est ce que donne
le sens de la vie bien compris. On cherche généralement un sens
statique pour celle-ci. Comme il étouffe, pour retrouver un peu de vie,
on se débarrasse de tout sens et l'on bascule dans l'absurde. Ce qui
est tout aussi statique. On oublie un trait essentiel. Le sens est vivant et
se découvre d'une façon vivante, en vivant. La vie n'est ni sensée
ni absurde. Elle est une vie qui se dévoile aux vivants. D'où
l'importance d'un existentialisme bien compris. On découvre le réel
hors de soi, en entrant dans le réel à l'intérieur de soi.
L'homme extérieur est à l'opposé d'un tel homme intérieur.
Fondamentalement, c'est l'homme pour qui rien n'a de sens, rien n'est fondamental,
rien ne résonne en lui en couvrant le monde d'images poétiques.
C'est l'homme qui fait avorter l'énergie créatrice de la vie.
Il s'agit là d'un homme insignifiant, vide, trivial, immédiat.
Avec lui, rien n'est relié et rien n'est reliant. En fait, c'est un meurtrier
spirituel en liberté. C'est un assassin de l'esprit. Un être sans
humour, sans intelligence, sans poésie.
Un tel homme est partout. Il nous arrive de l'être. Cela permet de comprendre
pourquoi l'interprétation est si importante et pourquoi le Christ a enseigné.
Le judaïsme recommande d'étudier sans cesse la Bible et de l'interpréter
à plusieurs. Il s'agit par là de réveiller l'homme intérieur
pour qui tout fait sens. Le Christ a enseigné à tout vivre avec
amour de l'intérieur. La clef de l'interprétation se trouve là.
Dans la passion intime. Dans le fait d'aller jusqu'au bout, jusqu'à son
intime.
C'est, me semble-t-il, ce que vise à faire la vie monastique. Celle-ci
est un état intérieur. Elle est l'état intérieur
par excellence. Tout vivre de l'intérieur en laissant parler l'intérieur.
Tel est son idéal. Un idéal que les moines appellent la transfiguration
de l'intelligence ou encore l'ouverture du coeur.
Ouvrir son coeur ne veut pas dire vivre un état affectif, mais entrer
dans le coeur des choses, des événements ou des relations avec
les êtres. C'est dans une telle ouverture que s'actualisent la relation
entre l'homme et cet infini de vie qu'est Dieu et donc la personne. C'est dans
une telle ouverture également que l'énergie vivante est délivrée.
Ce qui guérit.
Le drame qui pèse sur le monde vient de l'oppression de l'homme intérieur
par l'homme extérieur. L'homme intérieur est tué par l'esprit
de lourdeur, qui atrophie tout. La force de l'homme extérieur vient de
ce que l'on ne sait pas quoi dire. La bêtise est désarmante. Elle
justifie tout. Les pires choses. Au nom de l'homme tel qu'il est, à savoir
l'homme immédiat.